Toute ma vie, j'ai pensé que l'arrière-grand-mère Ardisson, cette maîtresse-femme à laquelle j'étais censée devoir ressembler un jour, car elle avait du caractère, était la mère de notre grand-mère qui habitait avec nous dès qu'on a eu la grande maison. C'était idiot. Il aurait suffi que je réfléchisse trois secondes ou simplement que je regarde la généalogie que j'ai moi-même consulté aux archives de Draguignan. L' arrière-grand-mère Ardisson , c'est la femme qui avait essayé, sans aucun succès, de mettre la grand-mère Marie au travail. Marie en fait se contentait de vivre de ses charmes. Mais Marie ne tricotait pas. Marie ne faisait rien ; toutes les pelotes de laine qui entraient dans la maison filaient rapidement en haut de l'armoire et on n'y pensait plus . Marie, toujours gaie et souriante, sortait, se promenait, allait rendre visite aux uns et aux autres. En fait cette Madame Juhan, née Ardisson, n'était pas du tout du côté des Caraveo de Vallauris. D'après les noms, je n'aurais jamais dû me tromper. En fait elle était de La Motte et d'une famille qui avait mauvaise réputation. Tout le monde dit ouvertement aujourd'hui que, dans ce village, à cette époque on a mis en prison ou à Pierrefeu, un monsieur Ardisson attrapé en train de faire l'amour aux cadavres de jeunes femmes qu'on venait d'enterrer. En fait cette Ardisson était la mère de mon grand-père Juhan inscrit sur les registres en qualité de charretier Cette madame Juhan, née Ardisson, a été la seule personne à exercer une autorité sur mon père. Le père de mon père n'a épousé ma grand-mère que parce quelqu'un l'a obligé à le faire. Quand il s'est marié, il vivait avec une autre femme, dont il avait déjà des enfants. Mon père ne l'a jamais connu. Il paraît que si par hasard Marie, accompagnée de son fils Virgile, mon père, dans la rue, vite elle changeait de trottoir entrainant son fils.
La seule chose drôle dans cette histoire, c'est que j'appartienne à la même famille qu'un présentateur de télé assez connu qui a fait lui aussi, avant moi, selon le conservateur des archives de Draguignan, retour vers ses origines familiales.
aggrada
Comment j'ai perdu ma langue
lundi 3 août 2009
dimanche 26 juillet 2009
Fais-la taire, surtout celle-là...
Je comptais silencieusement les verres qu'il buvait à table. J'étais désagréable quand il avalait la soupe en aspirant bruyamment la cuillère. Manger en face de lui était devenu un supplice. Au fur et à mesure que j'apprenais à l'école et que je lisais des livres, je devenais à même de juger , du moins je le croyais. Pour critiquer, il n'y a pas pire que ceux qui viennent juste d'apprendre. Moi qui voulais tout savoir, je voulais aussi tout redresser et j'en ratais pas une. Mon père laissait dire. Il voyait plus loin. Parfois il disait à ma mère : "Catherine, fais-la taire, surtout celle-là." Alors elle m'envoyer coucher sans manger et je pleurais jusqu'à ce que je m'endorme. Personne n'a jamais cherché à parler de rien avec moi. Il fallait me faire taire. C'est tout. Les réflexions désagréables, ça servait juste à me faire punir. Ca me fait de la peine à repenser à ça aujourd'hui et je voudrais me faire ma propre idée sur ce sujet même s'il y en a d'autres qui auraient plutôt intérêt à brouiller les cartes. Parce qu'après tout, qui est-ce qui lui apportait ses pantoufles, le soir, après le travail quand il enlevait ses gros souliers à semelles clouées, ça été moi, jusqu'à la fin. J'étais fière de cette fonction, bien qu'elle ne m'ait jamais été disputée par personne.
samedi 25 juillet 2009
Il était encore une fois
Il faudrait pouvoir comprendre comment il s'est laissé petit à petit enfermer dans un piège Il voulait sans doute des choses qui ne peuvent pas marcher ensemble : que ses enfants ne rencontrent pas les difficultés qu'il avait connues tout en restant fidèle à lui même. Parfois je suis triste : j'aurais voulu pouvoir défendre mon point de vue et empêcher qu'il soit trop gros, qu'il tombe malade et qu'il meure. La langue de ma famille, en fait, j'ai bien su la parler après, avec ma mère. Je savais faire comprendre à ma mère, sans aucun mot compliqué, les livres, les films, la politique.. Je n'ai pas de problème pour parler avec les étrangers qui arrivent à Paris sans un seul mot de français. Mais je ne me souviens pas d''avoir discuté avec mon père pour défendre mon point de vue Je devais penser que je n'y avais pas droit. Il n'y avait pas de temps pour ça. Le jour où mon frère aîné s'est mis devant la porte du cabinet pour m'empêcher d'entrer, alors qu'arrivant de l'école j'avais très envie de faire pipi et qu'à la grande joie de mes deux frères, spectateurs de la scène, j'ai dû faire pipi par terre devant eux, je voulais qu'on le dise, le soir, à mon père pour qu'il les punisse. J'étais bien censée, moi, signaler tout ce que je faisais de pas bien, à l'école par exemple, si reculais dans le classement et j'étais immédiatement punie. Ma mère avait un système très simple pour punir. Si on était un peu loin de sa portée, elle nous disait " Viens ici, que je te frappe !". Et moi, en tout cas, je venais. Mais pour cette affaire-là, pour mon frère aîné, ça pas été pareil. C'est tout juste si on ne m'a pas punie, moi, parce que j'embêtais le monde en faisant des histoires pour rien du tout. Il fallait pas déranger mon père qui rentrait fatigué de sa journée de travail, surtout pourdes choses qui n'en valaient pas la peine. Mon pèr a demandé à ma mère de quoi il s'agissait. Il s'agissait de rien. Les mères privilégient les garçons. Je me demande pourquoi.
Je dois reconnaître que longtemps j'ai préféré me raconter que j'étais une princesse et que si j'étais tombée dans cette famille, c'était par erreur. Il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond et à partir du moment où je m'en suis rendue compte, je suis devenue une vraie peste.
Je dois reconnaître que longtemps j'ai préféré me raconter que j'étais une princesse et que si j'étais tombée dans cette famille, c'était par erreur. Il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond et à partir du moment où je m'en suis rendue compte, je suis devenue une vraie peste.
mercredi 15 juillet 2009
Interruption
Ce blog a été fermé pendant une semaine. J'étais en vacances. Je songe d'ailleurs à ouvrir un autre blog, justement sur les vacances. On va voir ça demain!...
mercredi 8 juillet 2009
Les images qui restent
Je me souviens de mon père, vraisemblablement en 1946 en train de chercher une fontaine sur le quai d'une gare avec nous derrrière lui et le train qui risque de partir sans nous. Cette image me revient toutes les fois que je vois, dans la rue, un homme, un père de famille , pauvre, chargé de valises, et qui cherche son chemin suivi de ses enfants. Je le revois, vers la fin, dire qu'il aimait un geste qu'avait ma mère pour manger du pain. Elle porte le morceau à sa bouche tout en le cachant dans sa main. Tout ce qui entrait dans la maison comme nouveautés venait de mon père. Le miroir et le lustre en plâtre pour la chambre des filles, un tableau représentant une rue à Collobrières et un autre avec un petit voilier, c'est lui. On avait tous repoussé en choeur l'idée d'accrocher aux murs de la salle à manger les tableaux représentant une République triomphante avec un bonnet phrygien et un magnifique drapeau bleau,blanc, rouge...
mardi 7 juillet 2009
lundi 6 juillet 2009
Tous les jours
Au début, c'est sûr, j'ai admiré mon père qui savait siffler avec une clef ou un macaroni ou même sans rien, avec les doigts. Le soir quand on habitait encore au quatrième étage en ville, quand il arrivait après sa tournée, il appelait ma mère d'en bas, en sifflant pour qu'elle descende l'aider à charger le camion . Dès que c'était possble je me faufilais et montais sur ses genoux pour qu'il me chante "Aupès de ma blonde" ou pour qu'on fasse "ninou, ninou, la bataille des nez. Il disait que c'est comme ça que les Chinois, ils se font la bise. Un jour, ma mère énervée a dit :"Descends de là, tu es trop grande !" Etre grande et blonde, ça se remarquait parce que c'était rare, mais d'après moi, ils auraient pu se mettre d'accord sur ce qu'ils appelaient "être grand" à la maison. Pour faire comme les deux aînés, j'étais trop petite.
Par exemple compter la recette de la journée, le soir après manger, sortir les billets encore tout chiffonnés de la sacoche en cuir, ça m'aurait bien plu à moi aussi. Les lisser avec la main, faire de belles piles de dix et les accrocher avec une épingle avant de les ranger dans la petite valise bleue. Ca j'ai jamais pu le faire. J'étais trop petite. Ils ne m'ont jamais laissé compte : ils disaient que je me tromperais. Etre grande et blonde, ça donnait droit à rien du tout.
Donc si au début j'avais cru en mon père souvent par la suite, ça m'est arrrivé d'être déçue. Quand on a trouvé le petit frère en remontant de chez les voisins qui nous avaient gardés une nuit, par exemple. Moi qui avais cru être la préférée de mon père, sa pipelette, la benjamine, je m'étais bien trompée. Et là, à partir d'un moment, je l'ai vu sous un autre angle. Ses chansons me plaisaient moins, surtout celle qu'il lui arrivait de chanter en grelottant de toute sa graisse quand il se lavait dans la cuisine, le soir apès le travail :"La fille du bédouin pissait dans un coin de la caravane...", je n'appréciais pas. Je faisais les brègues. On nous interdisait bien, à nous, de dire des grossièretés, de mettre les coudes sur la table en mangeant. Et de faire ci et ça. Alors, fallait savoir. Ah ! Ils étaient bien loin alors, les arbres chargés de fruits et les prés verts où on faisait des cabrioles.
Petit à petit c'est devenu pour moi un supplice. Après dîner il aimait bien rester un peu à table à parler de choses et dautres. Sa serviette encore dépliée devant lui, il nous taquinait pour rire. Il disait des blagues. Il mettait le bouchon de la bouteille en équilibre sur le goulot de la bouteille de vin et d'un pichenette, il l'envoyait sur celui qui était en train de rêvasser, histoire d'engager la conversation. Ca mettait de l'entrain. Quand il était à table avec nous, mon père n'aurait pas aimé qu'on le rationne, ni pour manger, ni pour boire. Et le soir, c'était un verre de vin après l'autre. Qu'est-ce que ça pouvait faire, puisqu'après on allait se coucher ? Le vin, ça donne de la force. On achetait le vin en tonneau, à de bons clients, du côté des Borrels, et on le mettait en bouteille nous-mêmes, avec un tuyau en caoutchouc. C'est un travail marrant à faire. A table, même les enfants buvaient du vin mélangé avec de l'eau et même pur ; nous, pour le dessert, on avait toujours un verre de vin mélangé à quatre sucres avec la petite cuillère. C'était comme ça la vie.. Mais moi, un jour, après avoir vu le film de Marcel Pagnol "Manon des sources", j'ai commencé à me demander si deux litres de vin par repas pour mon père, c'était pas beaucoup. Ma mère apportait une autre bouteille quand la première était vide, sans faire de difficulté. Du moment qu'il buvait à la maison et pas dehors, au café, et qu'il rapportait bien toute la paye, personne n'avait rien à dire. Moi, j'avais rien à dire. En fait, même s'il faisait de grosses colèes, c'est pas lui qui commandait. Quand il n'a plus eu de cheveux sur le crâne et qu'on a eu fini de payer la maison, il est mort sans embêter personne et on n'en a jamais plus reparlé.
Aujourd'hui c'est le centenaire de sa naissance.
Par exemple compter la recette de la journée, le soir après manger, sortir les billets encore tout chiffonnés de la sacoche en cuir, ça m'aurait bien plu à moi aussi. Les lisser avec la main, faire de belles piles de dix et les accrocher avec une épingle avant de les ranger dans la petite valise bleue. Ca j'ai jamais pu le faire. J'étais trop petite. Ils ne m'ont jamais laissé compte : ils disaient que je me tromperais. Etre grande et blonde, ça donnait droit à rien du tout.
Donc si au début j'avais cru en mon père souvent par la suite, ça m'est arrrivé d'être déçue. Quand on a trouvé le petit frère en remontant de chez les voisins qui nous avaient gardés une nuit, par exemple. Moi qui avais cru être la préférée de mon père, sa pipelette, la benjamine, je m'étais bien trompée. Et là, à partir d'un moment, je l'ai vu sous un autre angle. Ses chansons me plaisaient moins, surtout celle qu'il lui arrivait de chanter en grelottant de toute sa graisse quand il se lavait dans la cuisine, le soir apès le travail :"La fille du bédouin pissait dans un coin de la caravane...", je n'appréciais pas. Je faisais les brègues. On nous interdisait bien, à nous, de dire des grossièretés, de mettre les coudes sur la table en mangeant. Et de faire ci et ça. Alors, fallait savoir. Ah ! Ils étaient bien loin alors, les arbres chargés de fruits et les prés verts où on faisait des cabrioles.
Petit à petit c'est devenu pour moi un supplice. Après dîner il aimait bien rester un peu à table à parler de choses et dautres. Sa serviette encore dépliée devant lui, il nous taquinait pour rire. Il disait des blagues. Il mettait le bouchon de la bouteille en équilibre sur le goulot de la bouteille de vin et d'un pichenette, il l'envoyait sur celui qui était en train de rêvasser, histoire d'engager la conversation. Ca mettait de l'entrain. Quand il était à table avec nous, mon père n'aurait pas aimé qu'on le rationne, ni pour manger, ni pour boire. Et le soir, c'était un verre de vin après l'autre. Qu'est-ce que ça pouvait faire, puisqu'après on allait se coucher ? Le vin, ça donne de la force. On achetait le vin en tonneau, à de bons clients, du côté des Borrels, et on le mettait en bouteille nous-mêmes, avec un tuyau en caoutchouc. C'est un travail marrant à faire. A table, même les enfants buvaient du vin mélangé avec de l'eau et même pur ; nous, pour le dessert, on avait toujours un verre de vin mélangé à quatre sucres avec la petite cuillère. C'était comme ça la vie.. Mais moi, un jour, après avoir vu le film de Marcel Pagnol "Manon des sources", j'ai commencé à me demander si deux litres de vin par repas pour mon père, c'était pas beaucoup. Ma mère apportait une autre bouteille quand la première était vide, sans faire de difficulté. Du moment qu'il buvait à la maison et pas dehors, au café, et qu'il rapportait bien toute la paye, personne n'avait rien à dire. Moi, j'avais rien à dire. En fait, même s'il faisait de grosses colèes, c'est pas lui qui commandait. Quand il n'a plus eu de cheveux sur le crâne et qu'on a eu fini de payer la maison, il est mort sans embêter personne et on n'en a jamais plus reparlé.
Aujourd'hui c'est le centenaire de sa naissance.
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